Depuis 1937, les Rubens tiennent le relais routier de Beg-ar-C’hra, situé à mi-chemin entre Guingamp et Morlaix. La petite dernière de la famille, Gaud Rubens, a récupéré l’établissement avec son mari il y a un an et fait perdurer une tradition d’accueil et d’écoute si chère à sa famille.

Elle a choisi son sommet. Gaud Rubens n’est pas la première de cordée. Depuis un an, elle a repris le relais routier familial situé à Beg-ar-C’hra, le « haut de la côte » en breton, « L’établissement a été crée par mon grand-père en 1937 puis mes parents ont saisi le flambeau en 1970 pour 40 ans » entame-t-elle de sa gentille voix fluette et énergique, tout en montrant du doigt le diplôme d’honneur des relais routiers, discrètement placé dans un coin du comptoir, au-dessus de l’affiche indiquant le plat du jour, du kig ha farz.

Gaud Rubens, la petite quarantaine, le visage affiné, les cheveux courts châtains foncés et portant des lunettes rectangulaires bicolores, a toujours vécu ici. Elle y est même née. Lorsque ces parents partent en retraite, c’est naturellement qu’accompagnée de son mari, elle décide de reprendre l’affaire. « Je m’en sentais capable mais j’avais besoin de quelqu’un. Mon mari a alors laissé son travail de commercial et pris la direction des fourneaux après un an à reprendre des études de cuisine ».

« Ici, c’est un peu plus qu’un bar »

Chaque jour, la famille Rubens cultive son hospitalité et glisse toujours un petit mot pour ces routiers repus de bitume, « On conserve un accueil personnalisé, c’est notre grande tradition ». Ce qui intéresse Gaud Rubens dans son métier, c’est avant tout le lien social ; et dans la salle de restauration, ça cause ! On y parle des aléas du métier, de la famille « car ce sont surtout des habitués mais qui d’une journée à l’autre change de tête. Cela nous empêche de tomber dans la routine » indique-t-elle entre deux allers-retours derrière le zinc, rythmés au son de la machine à café.

Derrière chaque fin de repas, Gaud, « Margueritte » en langue bretonne, garde un bref instant de temps libre afin de discuter avec ces itinérants, « Ici, c’est un peu plus qu’un bar ». L’univers colle à la peau de ceux qui le font vivre, kitch et élégant, vaisselle seventies, vieux sigles dépassés de camions offerts par les routiers, le tout sur fond de musique de Variation.

Le guide des routiers

Cet établissement semble être un phare pour ces forçats de la route. Dominant une colline qui surplombe  la RN12, la « Hent royale » ( le chemin royal) et la voie rapide reliant Brest à Rennes, le relais est un peu le passage obligé, à l’image d’une auberge menant au pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle. D’ailleurs, au fur et à mesure du temps, le relais a su répondre aux attentes de ces voyageurs en installant progressivement une douche, puis une première salle de restaurant, et une deuxième, « Ce sont eux qui nous ont demandé d’aménager tous ces équipements. Nous ne l’aurions jamais fait sinon ».

Aujourd’hui, l’auberge peut recevoir cent couverts et fait travailler six employés. Gaud Rubens regrette tout de même de devoir faire payer la douche ainsi que d’avoir augmenter le prix du plat du jour passant de 10,50 euros à 11 euros mais avec l’inflation générale des prix, elle a du s’y résoudre.

Les nouvelles technologies au service de l’isolement

L’arrivée des nouvelles technologies durant les années 90 et 2000 a quelque peu changé les habitudes de la maison. La fréquentation a baissé. Dorénavant, les camions sont tous équipés d’une télévision et d’un ordinateur connecté à Internet, « Les relations deviennent de plus en plus impersonnelles. Il y a d’avantage d’isolement chez les routiers. Ils mangent un morceau puis retournent dans leur camion. L’aspect social se perd. Il y a encore 15 ou 20 ans, les femmes pouvaient appeler sur le téléphone du relais pour demander si on avait vu passer leurs maris » regrette Gaud Rubens. Les diverses interdictions de fumée dans les lieux publics ou la limitation de l’alcool au volant n’ont pas aidé.

Cependant, parfois les hasards de la météo font ressortir certaines valeurs jetées aux oubliettes. L’épisode neigeux de l’an dernier a offert un court répit de à cet individualisme. Bloqués deux jours, les routiers ont investit le relais, « C’était très sympathique, tout le monde jouait au carte et rigolait. L’espace de 48 heures, on a eu l’impression de revenir à ces échanges perdus ».


Portrait d’un brisquard

Jean Thepaud est un ancien routier, à la retraite depuis 15 ans. Il n’est pas très grand, mais c’est un dur. 50 ans de route au compteur, à enquiller les nuits de deux heures et les chargements de marchandises. Parce qu’à l’époque où il a débuté dans le métier, les palettes n’existaient pas et il n’était pas rare que Jean décharge à la main 25 tonnes de farine. Une époque où les camions roulaient à 70km/h. « C’était vraiment du sport. » Le vétéran passe au relais de Beg Ar C’hra depuis les années 1960, et côtoie ses propriétaires depuis trois générations.